Roger Somville : Le dessin (1943-1993)

Connu pour la bataille qu’il mena en faveur d’un art réaliste, Roger Somville s’imposa en Belgique en tant que chef de file d’une figuration d’inspiration sociale dont les codes plastiques s’abreuvèrent tant aux maîtres anciens qu’à certaines innovations formelles de l’expressionnisme ou du cubisme ; ces dernières servirent en l’occurrence un souffle épique à la manière d’un Eisenstein ou d’un Siqueiros, des créateurs que l’artiste révérait par-dessus tout. Si son adhésion enthousiaste pour des causes humanitaires, sa faconde naturelle et la chaleur directe de son art comme de son enseignement lui valurent au fil des ans une popularité à peu près unique parmi ses pairs, en revanche son credo esthétique - indissolublement lié chez lui à une éthique socio-politique de nature marxiste - et ses prises de position idéologiques très tranchées, n’ont point manqué d’exaspérer certains esprits modernes et les défenseurs des diverses avant-gardes occidentales qu’à son tour Somville n’a pas craint de stigmatiser avec une fougue partisane, qui mettait néanmoins le doigt sur les terribles avatars de l’art moderne (notamment par ses écrits Pour le réalisme, un peintre s’interroge et Hop là ! Les pompiers les revoilà.

Ces faits ne peuvent dispenser quiconque de considérer les qualités à la fois plastiques et émotionnelles d’une oeuvre qui s’est déployée avec une force expressive peu commune, en priorité sur le plan des réalisations monumentales : nombreux cartons de tapisserie (notamment le grandiose Triomphe de la Paix), céramiques et peintures murales (principalement Notre Temps au métro Hankar et Qu’est-ce qu’un intellectuel ? aux halles universitaires de Louvain-la-Neuve), grandes peintures à l’huile sur toile. Le fulgurant coloriste que l’on reconnaît là ne devrait pas masquer l’importance du dessinateur qui, à travers d’impressionnantes séries thématiques, s’est voué depuis cinquante ans aussi au graphisme encré, le plus souvent marié à des fonds de lavis. Véritable laboratoire de l’artiste, le dessin constitue pour lui l’étape initiale de cette quête spécifique concernant les données plastiques, à ses yeux les seules aptes à transfigurer la réalité du sujet. Jouant ici des contrastes saisissants entre la densité des matières et les réserves blanches du papier, recherchant là des nuances du lavis et la modulation des gris, Somville alterne ainsi les approches visuelles en fonction du climat qu’il désire insuffler à son sujet. Il n’y a guère d’autre raison à la démultiplication incessante d’un thème dont Somville est coutumier à travers des suites de dessins telles que Les horreurs de la guerre, L’apocalypse boraine, Miroir de sottises, La diarrhée intellectuelle, Les cafés romains, Les réunions syndicales, La ville, Le couple, Les vernissages, En saluant Félicien Rops, À la lumière de l’atelier, Un intellectuel, La Commune de Paris, Europe d’ombre et de lumière, pour ne citer que quelques-unes d’entre-elles parmi les plus significatives. Certaines de ces suites dessinées ne trouvèrent pas nécessairement leur répondant dans la peinture à huile, tant il est vrai que pour l’artiste, le dessin, même s’il résulte d’opérations moins complexes que d’autres techniques, constitue néanmoins un moyen d’expression autonome et complet. Roger Somville remet le dessin sur le métier jusqu’à ce que celui-ci atteigne à une plus grande densité monumentale car, comme il l’affirme volontiers, c’est cette dernière qui donne qualité et crédibilité au discours de l’image. C’est à ce prix aussi que les forces de l’imaginaire féconderont le sujet let lui conféreront cette transfiguration plastique qui, de l’avis même de Somville, seule justifie son réalisme. Fondateur en Belgique du Mouvement réaliste (1969) son oeuvre autant que son action l’imposèrent comme l’un des principaux représentants internationaux du grand courant réaliste qui s’est affirmé, parfois avec âpreté, au sein de l’art contemporain.

  • Auteur : Serge Goyens de Heusch
  • Editeur : Bruxelles : Les éditions de la Fondation pour l'Art belge contemporain
  • Date parution : 1993
  • Nombre de pages : 131
  • Prix : 25,00 EUR (Frais de port non compris)
  • Référence : 1993/3614/2

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